16 Sep

Le sentiment d’abandon, d’où vient-il?

Sentiment d’abandon, d’où vient-il?

Le sentiment d’abandon est, parfois, un ressenti que l’on peut éprouver lorsque l’on a des rapports étroits ou pas avec un autre. D’où vient-il? Les concepts d’attachement de Bowlby(1) et de « base secure » chez Mary Ainsworth(2) peuvent nous éclairer sur ce sentiment qui parfois nous tiraille.

L’attachement et « base secure »
Base secure
Base secure
L’attachement serait ce besoin de l’enfant d’être avec une ou plusieurs personnes. Cela aurait une influence dans son développement personnel. Les parents répondent à ce besoin par des soins quotidiennement et tout particulièrement pendant les deux premières années de sa vie. La base de sécurité est, quand à elle, construite dans le même temps. Elle présente la particularité d’être le point de départ dans l’apprentissage de la découverte du monde de l’enfant. Pour beaucoup de thérapeute, cette période reste déterminante dans la vie future de l’individu. Une petite histoire de lapin pourrait bien nous éclairer sur ces deux concepts !
Lapinou est un petit lapin qui vient de naître dans le terrier de ses parents. Il est sans défense. Il pleure de toute cette nouveauté qui l’entoure car cela le sollicite terriblement émotionnellement. Les bruits des oiseaux ou des écureuils, les odeurs des baies, les sensations de la terre, le froid, le chaud froid, le vent mais aussi son corps sont autant de sollicitations qui l’inquiète et en même temps l’intrigue. Pour permettre à Lapinou de grandir, ses parents vont créer un savant dosage sur ses sollicitations. Ils vont le protéger sans l’isoler. Et, rapidement, il va trouver une stabilité émotionnelle. Ses parents calment son ventre qui gargouille aux heures des repas. Ils montent la garde à l’entrée du terrier sans empêcher les ombres et la lumière de l’éclairer. Les bruits cessent la nuit pour qu’il puisse s’endormir. Quand vient le jour, ils viennent avec parcimonie titiller ses grandes oreilles. Lapinou peut décider de ne plus rien entendre en se réfugiant dans la fourrure de ses parents. Nous pourrions continuer cela avec tous les sens de notre petit animal.
le sentiment d'abandon
base de securité

Nous sommes sensible au fait que Lapinou va « malgré lui » apprendre à associer le lieu du terrier comme un espace relativement stable émotionnellement, sur lequel toute expérience va pouvoir s’étayer. De plus, cet endroit est un lieu réconfortant, apaisé et sécurisant. Ainsi se construit la « base secure ». Pour le dire autrement, cette continuité des sensations va non seulement lui donner une expérience d’un endroit où il se sent en sécurité mais aussi lui procurer un point de départ pour l’accès à la connaissance. C’est en quelque sorte une somme de connaissances qui pourra faire naître en lui une première forme de raisonnement : la comparaison. N’apprenons-nous pas la nouveauté que si l’on est capable de la discerner des autres connaissances antérieurement stables.

Nous comprenons aussi que si Lapinou n’éprouve pas cette première expérience, il lui sera difficile d’apprendre. Ceci se traduira par des difficultés à s’affirmer auprès des autres, à prendre position. Mais aussi à prendre confiance en lui dans sa capacité à supporter l’anxiété qu’il éprouve à chaque nouvelle rencontre.

Les premières expériences en dehors du nid familial
Quelques temps sont passés. Lapinou est maintenant en âge de sortir mais son développement n’est pas assez mature pour se débrouiller seul. Son père ou sa mère ne sont pas loin. A chaque pas en dehors du terrier, Lapinou est soumis à de nouvelles sensations. Par exemple, le craquement d’une branche change son état émotionnel. Le coeur s’emballe! Il se tourne alors vers sa mère pour lui demander le sens qu’il doit y porter. Danger ou pas danger? Le regard apaisant des parents va suffire à Lapinou d’accueillir cette sensation. Il va pouvoir l’accepter, l’apprécier, patienter qu’elle baisse en intensité pour enfin la garder en mémoire et la ranger dans son répertoire d’expériences inoffensives. Lapinou s’accommode de ce nouveau bruit en l’associant avec le nouvel espace qu’il vient de découvrir. Ainsi, toute nouvelle sensation est mise en sens par la mère ou l’entourage très proche (ceux qui suivent régulièrement l’enfant).

 

Pourquoi « base SECURE »?
sentiment d'abandon
Base secure

Ce sur quoi nous n’avons pas encore insisté c’est le côté sécurisant des parents. Certes les parents de Lapinou sont prêt à le défendre à tout moment ou le prévenir du moindre danger. Mais le terrier avec ses parents représente un endroit où il pourra venir se réfugier si l’intensité des émotions devait devenir trop intense. Il pourrait alors venir se blottir contre le corps de ses parents. Puis, prendre un temps pour souffler et reprendre ses esprits pour rassembler ses forces et repartir. Ainsi, cette base secure est une confiance en soi. C’est une expérience profonde qui donne la conviction que quoi qu’il arrive, il retombera toujours sur ses pattes. On peut comprendre que sans cette expérience Lapinou pourra avoir une angoisse profonde dans sa capacité à gérer ses émotions. Mais aussi, lui faire penser qu’à tout moment il peut être lâcher, abandonner.

Et le petit de l’homme?
Lapinou reconnait bien la similitude de ses expériences avec celles du tout petit de l’homme. Notamment lorsque ce dernier apprend à marcher et qu’il regarde la tête de sa mère à chacune de ses chutes pour savoir s’il doit pleurer, se relever ou laisser glisser son sentiment de frustration. Lapinou se souvient aussi, lorsque ce même enfant, dans le jardin des plantes, pédale avec son tricycle et fait demi-tour toujours au même endroit. Il n’ira plus loin sur le chemin sans un regard approbateur de sa mère. Il reviendra avant que l’anxiété soit trop grande et donnera à voir un sourire sur son visage pour les nouvelles choses découvertes et le sentiment d’un contrôle qui grandit sur soi dans l’inconnu. Par contre, Lapinou ne sait pas que des enfants souffrent parfois de ne pas avoir un nid douillet consolant. Il ne sait pas non plus que certains n’ont pas pu s’égratigner un peu quelques fois les mains et les genoux pour entendre :  » c’est pas grave, même si tu n’y arrives pas du premier coup tu as encore toute la vie pour essayer ».

 

Pour conclure sur le sentiment d’abandon
On comprend, peut-être un peu mieux, à la suite de cette petite histoire, notre propre représentation du terrier et le sentiment d’abandon. Notamment, le mode de relation avec notre « mère » dans l’apprentissage de nos allers-retours en dehors du « nid familial » peut influencer nos relations futures. Ainsi, par exemple, si les parents sont trop protecteurs avec leur enfant, ils ne leur laissent peut-être pas faire l’expérience d’être seul et de connaître ses émotions (attachement anxieux). Ou bien, si les parents sont trop absents, ils ne l’aident pas à signifier ses sensations et les différencier selon le contexte (attachement évitant). Enfin, si les parents ne sont pas réguliers dans leurs significations des stimuli extérieurs, ils ne l’accompagnent pas non plus à prendre des repères (attachement désorganisé).

(1) John Bowlby, Attachement et perte : Séparation, colère et angoisse, vol. 2, Paris, Presses universitaires de France, 1978
(2) Bretherton I, « The Origins of Attachment Theory: John Bowlby and Mary Ainsworth », Developmental Psychology, vol. 28, 1992, p. 759

S. ROUSSET